« Ma mère, cette vielle femme opiniâtre, prépare chaque jour un plat de semoule au beurre, de poulet grillé ou de poisson frit accompagné d’aubergines ou de tomates. Cette nourriture, je l’absorbe sans arrière-pensée ni crainte d’aucune sorte, avec gratitude. Et quand, entrant dans la cuisine, je hume l’odeur de beurre en train de fondre dans la semoule brûlante, je ne peux m’empêcher de penser que c’est elle, cette semoule émiettée chaque matin par des doigts honnêtes, qui a contribué à chasser de mon ventre ce qui en avait pris possession.
Car, me dis-je, cette chose noire et luisante, fugitive, que j’ai vue glisser sur le plancher de ma chambre un soir alors que je me déshabillais pour me coucher, d’où aurait-elle pu jaillir, sinon de mon corps ? Une chose noire, luisante, fugitive, qui laissa sur le plancher une légère trace de sang en direction de la porte.
Si, me dis-je, je devais sous la contrainte l’évoquer aussi précisément que possible, si je n’avais d’autre choix que d’en parler et de la décrire, c’est l’image d’une anguille qui me viendrait à l’esprit pour comparer cette chose noire, luisante, fugitive, à un objet connu—une courte et grasse anguille, bien qu’il ne soit pas exclu que cette chose ait été velue, un poil collé et lissé par l’humidité, le sang, les glaires.
Elle laissa, cette chose insaisissable, une légère trace en direction de la porte.
J’ai immédiatement frotté le plancher avec une éponge. Et pour peu que mes parents, qui à cette heure regardaient encore à la télévision une de leurs émissions préférées—où des êtres désespérés tâchent de retrouver des proches mystérieusement disparus—, n’aient pas tourné les yeux vers cette chose noire fuyante quand, certainement, elle a traversé la cuisine, personne ne l’a vue, personne ne pourrait plus tard établir le moindre lien entre elle et moi et vouloir par exemple me la rapporter. »
Nadia, the middle-aged Bordelaise schoolteacher who is the narrator of Marie NDiaye’s brutal, powerful, mysterious 2007 novel Mon cœur à l’etroit, finds herself, if not with child in any traditional sense, ballooning distressingly from within. By nature proud and self-possessed—to a fault, no doubt— Nadia finds herself gradually possessed and controlled, and a stranger in her own self-made world. The excerpt above comes late the novel, as Nadia sheds the evil eel-like creature within her, just as she simultaneously begins to shed her fear and shame of her own humble origins and of her son’s possibly racially-mixed daughter Souhar.
Mon cœur à l’etroit was fresh in my mind as I recently made my way through the exhibition of Belgian artist Luc Tuymans’s paintings currently on display at The Ohio State University’s Wexner Center for the Arts. I couldn’t help but note a certain thematic convergence between NDiaye’s novel and Tuymans’s 2005 work Superstition, with its thick, dark, shadowy, infantine figure imposed across a pale, splayed, vulnerable, headless body.
How fitting it would be if the two could meet, on the cover of a future edition of NDiaye’s book.
