Yvon Belaval dit de Jean Paulhan : « on a le sentiment d’un homme qui ne parvient jamais à se faire comprendre »(Belaval, 250). On n’est guère surpris, quand on considère qu’il souhaite avant tout communiquer l’idée d’une nouvelle rhétorique jusqu’ici inouïe, basée sur un « mystère » qui est par définition « inconcevable » (C.P., 19) [1], « insaisissable » (C.P., 17), « indicible » (C.P., 10)—enfin, « incommunicable » (C.P., 48). Dans cette étude j’ai pour objectif de mieux saisir cette nouvelle rhétorique de Paulhan (j’entends par « rhétorique », dans le contexte paulhanien, une théorie qui avance un certain rapport entre les éléments du langage, qui permet l’art de bien dire), et particulièrement d’appréhender pourquoi elle est si nécessaire pour lui. La notion de « mystère », tel que Paulhan le conçoit, est indispensable dans la formulation des nouvelles
« lois de l’expression » (Lettre, 272), et dès qu’on le comprend, une nouvelle optique sur la rhétorique a chance d’émerger. L’origine du besoin de cette nouvelle rhétorique est plus délicate à déterminer : il est aisé de dire que Paulhan souhaite formuler une conception du langage et de la littérature qui tienne compte du mystère, ce qui est vrai, mais le problème remonte plus en arrière. Avant que l’explication du terme « mystère » fût explicitement au premier plan de son projet, Paulhan était troublé par un « désespoir » (D.L., 314), qui n’était pas dû autant qu’on penserait à l’état de la littérature de son temps, mais plutôt à l’insuffisance des attitudes contemporaines (« terroristes ») envers le langage pour rendre compte du véritable rapport entre les mots et les idées, et aussi (bizarrement peut-être) à la nature de ce rapport lui-même. Aussi vais-je retracer sa « solution de désespoir » (Lettre, 273)—c’est-à-dire, ses propositions pour une nouvelle rhétorique—à travers Les Fleurs de Tarbes, Clef de la poésie et « Le don des langues », me concentrant spécialement sur le rôle du mystère dans ces œuvres.
Précisons d’abord que Les Fleurs de Tarbes n’est pas un livre qui parle longuement du mystère. Dans son article « Réflexions sur le mystère », Hans-Jost Frey remarque qu’ « Au début et à la fin des Fleurs de Tarbes le mystère fait une apparition discrète, mais capitale pour la compréhension du texte » (Frey, 221). Il y a, en effet, deux passages qui encadrent le livre, où Paulhan parle spécifiquement (encore qu’obliquement) du mystère. Et ils sont les seuls. Le premier passage annonce la raison :
L’on parle volontiers du mystère de la poésie et des Lettres. L’on en parle jusqu’à la nausée. Il faut l’avouer pourtant. . . Ce n’est rien avouer que parler d’ineffable. . . Il m’eût paru prétentieux et vain de m’y attaquer. Au demeurant la littérature pose, de nos jours, mille questions plus urgentes : la misère, la solitude, l’excès » (F.T., 23-24).
Il est clair que Paulhan ne commencerait pas son livre de cette façon s’il trouvait ce « mystère » (F.T., 23) hors de son propos, mais il n’a pas l’intention d’en parler directement parce qu’il trouve que « la misère, la solitude, l’excès » (F.T., 24) causés par la « Terreur » (F.T., 25) peuvent être mieux expliqués en termes plus concrets, moins « ineffable[s] » (F.T., 23).
Avant de procéder, peut-être faut-il expliquer clairement la prémisse des Fleurs de Tarbes ou La Terreur dans les Lettres, publié en forme de livre en 1941. D’abord, sous-jacente à ses arguments est la distinction entre les « Rhétoriqueurs » et les « Terroristes ». Ce qui les distingue est la différence dans leurs approches au rapport entre les idées et les mots—les rhétoriqueurs veulent « diriger la pensée à partir du langage » (Lettre, 272), tandis que les terroristes voient la situation à l’envers, voulant diriger « le langage à partir de la pensée » (Lettre, 272). Au début du livre, Paulhan oriente son attaque contre les terroristes, dont les idées terrifiantes (qui mènent, selon Paulhan, à « la misère, la solitude, l’excès » (F.T., 24)) dominent la scène littéraire de l’époque. Ce qui l’offense tellement chez eux est qu’ils ont cessé de croire dans le pouvoir du langage (qui est pour Paulhan la coexistence des mots et des idées). « Nos arts littéraires sont faits de refus » (F.T., 41), dit-il. C’est un refus des figures, des tropes, des lieux communs, mais par conséquence (non-prévue, peut-être) c’est un refus du pouvoir de tout le langage : « L’on ne voulait rompre qu’avec un langage trop convenu et voici que l’on est près de rompre avec tout le langage humain » (F.T., 43). On pourrait dire que leur obstination à écrire nous montre qu’ils gardent quelque désir ou besoin de confier au langage leurs précieuses pensées, mais leur fuite loin de la rhétorique traditionnelle constitue pour Paulhan une fuite imparable du langage. Il semble qu’au jugement de Paulhan, au commencement des Fleurs de Tarbes au moins, l’attitude des rhétoriqueurs est moins outrageante en tant qu’elle tient compte de la possibilité que les mots et les pensées puissent cohabiter, même si les mots sont dotés d’un pouvoir dominant et originel. Mais nous apprenons à la fin du livre que « nous avons maintenant dépassé la Terreur. Mieux encore, nous l’avons accomplie—poussant ses astuces jusqu’au point où elles se fondent dans une vieille et joyeuse science humaine » (F.T., 148).
À mon avis le lecteur, comprenant que les rhétoriqueurs aussi bien que les terroristes voient « à tort et à travers » (Pages, 262), et que les terroristes aussi bien que les rhétoriqueurs ont « tout un corps de doctrine secret, cohérent, riche d’observations et de preuves » (Pages, 261), a le droit de se sentir quelque peu déçu. La « solution de désespoir » (Lettre, 273) que propose Paulhan à la fin des Fleurs de Tarbes, et qu’il maintient dans sa « Lettre à Maurice Nadeau » (en réponse à un article de M. Nadeau discutant Les fleurs de Tarbes), est que même si on sait que les rhétoriqueurs et les terroristes ont tort, « c’est suivant des torts si constants, et des travers si réguliers qu’à défaut d’être savants, ils se changent eux-mêmes en lois » (Lettre, 274), ce qui constitue une nouvelle rhétorique. La Rhétorique et la Terreur sont UN pour Paulhan maintenant (on reviendra à l’idée de l’unité dans notre discussion de Clef de la poésie et du « Don des Langues »), à tel point qu’il conclut que « la « Perspective de la Terreur » . . . somme tout convient à notre temps et réplique à nos réflexions courantes » (F.T., 167).
On a distinctement l’impression que Paulhan s’arrange avec la Terreur, faute de mieux. On verra que cette solution ne tient pas longtemps debout ; Paulhan se trouvera obligé d’examiner de plus près le rapport entre les mots et les idées. Dans le dernier passage du livre (où le mystère fait sa deuxième « apparition discrète » (Frey, 221)), Paulhan voit qu’ « il doit enfin reconnaître dans cette métamorphose et ce renversement la figure précise du mystère, que lui annonçaient vaguement l’opinion commune, les mythes, les poètes. C’est ce que l’on verra dans l’ouvrage qui fait suite à celui-ci [« Le don des langues »] » (F.T., 167, mes italiques). En concédant qu’il doit faire ce dont il n’avait pas l’intention—essayer de préciser l’essence vague du mystère des Lettres—et qu’il faut à cette fin écrire un nouveau livre à la suite des Fleurs de Tarbes, est-ce que Paulhan admet son propre échec ? Les derniers mots du livre : « Mettons enfin que je n’ai rien dit » (F.T., 167), que diverses critiques expliquent de diverses façons[2], semblent soutenir cette suggestion. Au moins, Les Fleurs de Tarbes n’a pas le dernier mot sur le problème du rapport entre les idées et les mots, et son effet sur la littérature. Malgré son désir affirmé au début d’éviter l’ineffable, le livre reste énigmatique. L’éclaircissement du mystère est devenu dans l’esprit de Paulhan la clef de son espoir ; il lui faut trouver une explication satisfaisante des mécanismes du langage. Regardons maintenant Clef de la poésie, pour continuer de retracer l’évolution de la nouvelle rhétorique paulhanienne, qui prend dans cette œuvre une forme plus originale.
Dans Clef de la poésie, Paulhan a pour objectif d’établir une « loi poétique » (C.P., 11) qui servirait à « atteindre à la vérité » (C.P., 11) de la poésie. On peut se demander : pourquoi la poésie ? Paulhan ne s’intéresse pas uniquement à ce domaine—je crois qu’on n’a pas tort de dire qu’il cherche autant la « clef du langage »—mais il trouve qu’examiner la poésie, au lieu de regarder la littérature en général, ou tout le langage, est la façon la plus efficace d’arriver au cœur de sa quête. Pour lui, la littérature est un « langage grossi, et comme vu à la loupe » (D.L., 281), et la poésie est le genre où « la littérature rencontre. . . sa plus grande pureté, son extrême tension » (Pages, 262). Alors, la poésie est comme une concentration du langage humain, qui accentue ses éléments qui sont ailleurs plus diffus.
Paulhan semble gêné par la nature floue de notre conception de ce genre littéraire (« chacun sait que la poésie s’accommode fort bien des opinions vagues ou contradictoires que l’on nourrit à son sujet » (C.P., 9)) ; alors, il cherche littéralement une « formule » (C.P., 43) qui fixerait son essence. Il met l’accent sur le fait que son propos est « strictement logique » (C.P., 9)—c’est-à-dire, il ne fait pas la critique ici, il opère comme un « mathématicien » (C.P., 42) ou un « physicien » (C.P., 42), qui découvre des lois générales, et il « prétend à toute leur rigueur » (C.P., 42). Pourquoi faut-il une nouvelle loi ? Tout paradoxal que ça semble, Paulhan décide que « les lois d’allure grammaticale ou scientifique que l’on nous propose, se trouvent fausses » (C.P., 10) parce qu’elles n’admettent pas que « toute loi poétique, pour être exacte et complète, devrait de façon ou d’autre comprendre le mystère » (C.P., 17). Il cherche donc une loi qui soit d’une précision scientifique, mais qui tourne autour d’un concept « inconcevable » (C.P., 19).
Est-ce possible ? Selon Paulhan, oui. Mais différons le moment de dévoiler les détails de cette loi singulière, pour mieux expliquer l’idée qui se cache derrière le mot « mystère ». Paulhan n’essaie pas de la décrire dans Les Fleurs de Tarbes, mais dans Clef de la poésie il reconnaît qu’essayer de préciser sa nature ne constitue pas forcément une trahison du caractère « mystérieuse » du concept. En gros le mystère est, tout le monde l’accorderait à dire, ce qui donne à un vers « le charme et le prix » (C.P., 84) ; c’est la « vertu nouvelle » (C.P., 84) qui émerge de « la synthèse » (C.P., 84) des mots, « qui n’était pas dans les éléments » (C.P., 84). Selon Paulhan, n’importe quel poète—rhétoriqueur comme terroriste—nous offre ce mystère dans son poème. « Baudelaire et Shelley, Lamartine et Mallarmé. . . leurs œuvres se ressemblent dans l’effet, plus que l’on ne s’y fût attendu sur leur doctrine » (C.P., 36). Mais la nouvelleté de Paulhan n’est pas de savoir apprécier la poésie de tout le monde, elle est de devenir encore plus exact quant à la nature même du mystère :
À défaut d’exprimer le mystère poétique et même de le réfléchir, je puis savoir du moins de quels éléments il est fait : c’est de pensée d’une part et de langage de l’autre, d’idées et de mots, de sens et de sons. De quelle relation entre ces éléments, je puis le savoir aussi : c’est d’un passage, ou d’une conversion de la pensée au langage, telle que le sens et le son, l’idée et le mot y soient interchangeables. (C.P., 10-11).
Enfin, Paulhan ne trouve pas exactement une loi poétique, mais plutôt la condition à laquelle une telle loi devrait adhérer. Cette condition est ce qui est insinué dans le passage que je viens de citer—que « mots et idées reviennent au même » (C.P., 46). Le rhétoriqueur peut être aussi bon poète que le terroriste parce « qu’il arrive aux mots et à la pensée d’être en poésie indifférents » (C.P., 38). Paulhan trouve même une formule d’apparence mathématique pour exprimer la « métamorphose » (C.P., 86) de la matière en manière, et vice versa (les lettres latines remplacent les mots, et les lettres grecques, les pensées) : abc = αβγ. Selon Paulhan, le mystère vient du fait que ce « rapport ne se laisse même imaginer » (C.P., 42) ; mais tout de même, il existe, et il est l’élément essentiel de la poésie. De fait, Paulhan voit plus loin que les rhétoriqueurs et les terroristes parce qu’il permet qu’un « événement inconcevable » (C.P., 42) soit aussi « la vérité » (C.P., 42) : « la formule y aille [à la vérité] si la réflexion n’y va pas ! » (C.P., 42). Silvio Yeschua commente dans son article « Jean Paulhan et la « rhétorique » du secret » : « cette exigence, tout tissée de contradictions, est proprement impensable. . . Mais elle n’est pas—Paulhan insiste là-dessus—impraticable. — C’est ici qu’intervient la rhétorique paulhanienne » (Yeschua, 69). On voit que Paulhan lui-même emploie ce mot « rhétorique » pour décrire sa nouvelle théorie, en disant que « l’expérience » (C.P., 59) de concevoir de l’unité des mots et des idées est, « (avec le mystère qu’elle comprend) . . . propre à transformer la nature même d’une Rhétorique » (C.P., 59).
Au lieu de terminer là notre discussion de Clef de la poésie, je crois qu’il faut interroger le texte quant au besoin de « transformer la nature d’une Rhétorique » (C.P., 59). Si on écrit également bien en trainant les pensées derrière les mots, qu’en faisant l’inverse, qu’importe la théorie ? À mon avis c’est parce que, paradoxalement, il s’agit d’un « mystère banal » (C.P., 20), qui touche tout le monde. Comme on a dit, Paulhan a choisi de regarder la poésie parce qu’elle est une version plus intense du langage de tous les jours. Il est question de littérature ici, mais seulement dans la mesure où elle nous révèle la nature humaine, et ce n’est pas moins que ça qui est en jeu. Paulhan nous dit, « Ce. . . n’est pas du tout que la poésie échappe à la condition du langage commun. C’est exactement l’opposé. . . c’est donc que le même événement qui fait la poésie jouait déjà dans le plus simple fait d’expression » (C.P., 70-71). En plus, le mystère poétique a son rôle qu’il joue par rapport au monde extérieur : « La poésie. . . nous montre. . . et semble même nous révéler, [ce] qui jusque-là nous demeuraient obscurs. D’un mot, le mystère fait autour de lui clarté » (C.P., 21).
On va voir que cette jonction de la poésie avec le monde « réel » est d’une importance encore plus centrale dans « Le don des langues ». Dans ce livre, Paulhan va continuer de repenser la nature du mystère, et ses implications pour une nouvelle conception de la rhétorique. Il est étonnant de lire, dans les « Pages d’explication » aux Fleurs de Tarbes, écrit en 1945—juste une année après la publication de Clef de la poésie—que Paulhan trouve l’idée que « mots et pensée étaient d’une seule venue » (Pages, 260) une opinion de « mystiques et inspirés » (Pages, 260), aussi « lâche et contradictoire » (Pages, 260) que les propositions des rhétoriqueurs ou les terroristes. Cette caractérisation quelque peu dédaigneuse confirme la remarque d’Yvon Belaval, que « l’unité du langage et de la pensée fait problème et. . . Clef de la poésie ne l’a pas résolu » (Belaval, 252).
En comparaison avec Clef de la poésie, « Le Don des langues » a une envergure plus vaste. (En fin de compte, elle s’est avérée trop vaste pour être accomplie—les cinq parties que nous avons ont paru dans La Nouvelle Revue Française, mais Paulhan n’a jamais considéré le texte assez complet pour le publier sous forme de livre.) Paulhan ne se limite plus à une discussion de la poésie ; il est encore plus clair qu’une exploration de la nature du langage constitue pour lui une exploration de la nature de l’homme. Son besoin d’établir une nouvelle rhétorique provient ici d’un désir de « voir clair dans notre esprit—pour saisir comme à leur source idées, désirs, les objets mêmes et les raisons de ces objets. Bref, pour connaître la vérité sur toutes choses » (D.L., 280). Le langage humain est complexe tout seul avec ses mots et ses idées, mais Paulhan ajoute maintenant une troisième dimension : le rapport entre l’homme et le monde qui l’entoure, pour qu’il y ait une « triplicité » (D.L., 301) entre mots, idées et choses.
Le mystère est aussi fort que jamais : « ce trait [la triplicité] . . . est . . . si étrange que je ne vois guère comment notre réflexion pourrait s’en accommoder, ni notre raison de le faire entrer dans ces cadres » (D.L., 297). Le raisonnement du mystère s’achemine vers le constat que « malgré l’apparence, chose, mot et pensée reviennent au même et ne font qu’un » (D.L., 331). Cette notion d’unité existait dans Clef de la poésie, mais ici elle sort du cadre du langage, pour acquérir une dimension presque spirituelle : « il n’y a dans le monde aucune des différences dont vous faites si grand cas. Tout est un » (D.L., 329). Il suit que si tout est un, tout est aussi son contraire—pas seulement dans le langage, mais dans l’existence humaine. Dans ce passage les implications spirituelles sont encore plus fortes : « l’homme se retrouvera dans le paradis le jour où il saura tenir le proche pour le lointain et le lointain pour le proche, l’homme pour la femme et la femme pour l’homme. . . La complicité des contraires trahit chez l’homme une nostalgie de l’Unité » (D.L., 329). L’aboutissement du mystère de cette unité triple est que pour « connaître » quelque chose—n’importe quoi (« l’eau, la terre, le bois et le reste » (D.L., 281))—« il. . . faudrait, ne fût-ce qu’un instant, être l’eau ou la terre. » (D.L., 281). Paulhan nous dit que cette expérience « d’être ce que je comprenais. . . n’a pas été sans un certain vertige, sans une ébauche d’extase » (D.L., 332).
Justement, Paulhan veut qu’on saisisse comme lui combien toutes ces découvertes sont profondément vertigineuses. La profondeur du mystère peut être accablante, comme on voit dans ce passage :
Ici commence mon désespoir d’écrivain. Comment saisir ce qui vient de se passer ? Comment nommer un sentiment, une idée, un événement qui se nient à peine saisis ? . . . Dira-t-on qu’une telle métamorphose implique l’abandon des principes les mieux établis de notre raison, de notre science : identité, non-contradiction, tiers exclu et les autres. . . cette déficience de la raison et de la science, poussée jusqu’au point où l’espace et le temps eux-mêmes se dérobaient à nous : bref (disions-nous) un événement transcendant. (D.L., 315)
Mais il pense qu’il faut faire face aux événements qui dépassent notre capacité d’intellection, si on veut comprendre la condition humaine. Après tout, ces événements ne sont pas rares—il s’agit des « démarches les plus communes de notre esprit » (D.L., 311).
L’ « extase » (D.L., 311) et le « transport » (D.L., 312), intrinsèques à la triplicité de mots, idées et choses, sont présents chaque fois qu’on ouvre le bouche, ou qu’on met l’encre sur le papier. « Parler » (D.L., 306)—n’importe quand, n’importe qui le fait— « c’est une opération éminemment difficile et méritoire :sacrée » (D.L., 306). Ce qu’il faut comprendre de la nouvelle rhétorique de Paulhan est qu’elle ne vise qu’à donner expression à ce que tout le monde subit quotidiennement, à ce que chacun sait instinctivement à un certain niveau. Nous avons vu ce trait dans Clef de la poésie : « Je ne dis rien que l’évident. Il faut le dire pourtant, dans un domaine où l’évidence ne va pas sans difficulté » (C.P., 25). Dans « Le Don des langues » il met l’accent davantage sur le fait que ses théories ne sont aucunement ésotériques. Il précise, par exemple : « « Ce qui sent bon sent mauvais » n’est pas la réflexion abstruse de quelque métaphysicien ; c’est un proverbe qui court les rues » (D.L., 314). De son propos central même, de « connaître la vérité sur toutes choses » (D.L., 280), il dit : « Ah ! Il ne s’agit pas d’un problème pour philosophes, mais de la question qui nous brûle et fait les enfants dans la nuit se retourner sur leurs lits inquiets » (D.L., 280).
Enfin, la nouvelle rhétorique de Paulhan consiste à accepter la « métamorphose étonnante » (D.L., 332) de mots en idées, d’idées en choses, de choses en mots, ad infinitum. Cette théorie frôle le fanatisme, tant qu’elle suit et se donne au mystère « insaisissable » (C.P., 17). Belaval parle de « notre gêne devant la rhétorique » (Belaval, 265) de Paulhan, qui « ne provient pas de son vieillissement. Elle provient de son étrangeté » (Belaval, 265). Mais paradoxalement, plus Paulhan s’enfonçait dans cette « étrangeté », plus « utile » (Bersani, 372) elle lui est apparue—plus applicable au monde réel, pour des gens réels. C’est ce qu’on voit dans la lettre troublante qu’il a envoyée à Pierre Oster en 1967 : « J’ai beaucoup songé, depuis hier, à me tuer. Mais à quoi bon, quand je suis près d’achever ce que j’ai certainement fait de plus utile. Et puis il y a, dans le suicide, un mépris des autres que je n’aime pas » (Bersani, 372). Je vois sous-jacent aux trois œuvres que nous avons regardées ce même esprit de générosité. Paulhan n’est pas l’auteur le plus terre-à-terre à lire, mais il ne faut pas confondre sa complexité avec la prétention, ou une volonté de s’élever au-dessus « des autres » (Bersani, 372).
Comme le dit Belaval, « Sa vie, et jusqu’à sa mort, a été transformée par l’exercice d’une rhétorique qui ne sépare pas théorie de pratique » (Belaval, 266). Bref, il vivait, il était—comme tout le monde est—la métamorphose.
Notes
[1] Des écrits de Paulhan, je vais les citer dans le texte de la manière suivante : Les fleurs de Tarbes = F.T. ; Clef de la poésie = C.P. ; « Pages d’explications » (aux Fleurs de Tarbes) = Pages ; « Lettre à Maurice Nadeau » = Lettre ; « Le don des langues » = D.L. Des sources secondaires, je vais les citer en donnant le nom de l’auteur.
[2] Regardez, par exemple, la page 189 du livre de Frédéric Badré, Paulhan le juste.
Bibliographie
Badré, Frédéric. Paulhan le juste. Paris, Éditions Grasset et Fasquelle, 1996.
Belaval, Yvon. « L’idée de rhétorique chez Jean Paulhan », dans Jean Paulhan le souterrain, Colloque de Cerisy, 10/18, éd. Jacques Bersani ; Paris, Union générale d’éditions, 1976, pp. 250-267.
Bersani, Jacques. « Table ronde : Paulhan mystique ? » dans Jean Paulhan le souterrain, Colloque de Cerisy, 10/18, éd. Jacques Bersani ; Paris, Union générale d’éditions, 1976, pp. 371-388
Frey, Hans-Jost. « Réflexions sur le mystère » dans Le Moyen Âge dans la modernité. éd. Jean R. Scheidegger ; Paris, Honoré Champion, 1996, pp. 221-236.
Paulhan, Jean. Clef de la poésie. Paris, Gallimard, 1944.
Paulhan, Jean. Les fleurs de Tarbes ou La Terreur dans les Lettres. (dans ce même volume : « Pages d’explication » ; « Lettre à Maurice Nadeau » ; « Le don des Langues ») Paris, Gallimard, 1941 ; 1990.
Yeschua, Silvio. « Jean Paulhan et la « rhétorique » du secret » dans Jean Paulhan le souterrain, Colloque de Cerisy, 10/18, éd. Jacques Bersani ; Paris, Union générale d’éditions, 1976, pp. 66-86.