— Je suis le premier mari de votre mère.
Agnès le dévisageait avec une expression de choque, ou était-ce d’hébétude, il ne pouvait pas dire. Ou était-ce bien d’indifférence ? Richard regrettait la brutalité de sa phrase—il aurait bien voulu dire d’autre chose d’abord, son nom par exemple, mais quand le moment est venu, il n’avait rien trouvé d’autre—il était simplement le premier mari de sa mère. Il la dévisageait à son tour, jusqu’à ce qu’elle dit : Entrez.
Il baissa la tête, se rajusta la cravate, et franchit le seuil qu’il n’avait pas franchi depuis des années.
La particularité de la maison, de ne pas avoir d’entrée ou d’antichambre, mais de déverser ses visiteurs directement, gauchement, dans le salon, lui revenait maintenant. Cette caractéristique de l’immeuble l’agaçait, le distrayait, de nouveau, comme s’il endentait soudain le rire amer d’un vieil ennemi dont il avait oublié l’existence pendant trente ans. L’agencement de la pièce le faisait craindre momentanément qu’on tournerait tous vers lui, mais les parents et les relations de son ex-femme étaient trop discrets ou trop bouleversés par sa mort pour lui prêter la moindre attention.
Il se versait du café et prenait place dans un coin, à côté du piano.
* * *
— C’est qui, ça, Agnès ? dit Catherine.
Les deux sœurs s’entrelaçaient les bras, près de la table où se trouvaient les sandwichs.
— C’est le père d’un de mes élèves.
Elle ne mentait pas. Il était, effectivement, le père d’un garçon dans sa classe de cette année.
— Tu le connais bien ?
— Non, pas du tout.
— Alors pourquoi penses-tu qu’il est venu ?
Agnès se détachait de sa sœur et regardait dans le vague. Elle ne souhait pas scruter ses propres motives pour cacher que l’homme était l’ex-mari de leur mère.
— Je n’en sais rien. Mais j’aime bien son fils ; il est un de mes meilleurs élèves.
Elle porta la main à la figure—elle avait les joues brûlantes, comme à chaque fois qu’elle dissimulait la vérité. Bien qu’elle ait très chaud elle tremblait légèrement. Catherine ne s’aperçut de rien, et s’éloigna pour accueillir une très vieille dame, une voisine et amie intime de la famille. Agnès à son tour quitta sa place pour circuler parmi les invités, qu’elle connaissait presque tous depuis son enfance.
* * *
— J’ai à vous parler. Venez.
Elle avait parlé très bas, sans le regarder, puis lui avait tourné le dos pour se faire un chemin dans la foule. Avec une trentaine de personnes dans le salon, il faisait très chaud. Richard la suivit discrètement jusqu’à la salle à manger, qu’ils trouvaient vide, froide, voire sépulcrale. Agnès marcha tout au fond avant de se retourner, tandis que Richard s’arrêta au seuil.
Cette pièce également, il la connaissaient dans tous ses détails ; aucun des meubles n’avaient changé dans trente ans. Et bien, pourquoi changer de buffet, avec le divorce ? Une odeur familière (agréable, mais qui faisait penser à la pourriture des fruits) l’assaillait, lui donnait même des vertiges, pour qu’il doive mettre la main au dos d’une chaise.
Agnès se rendait compte qu’elle avait mal calculé—il aurait été mieux d’avoir demeuré dans le salon, peuplé, où ils auraient pu se parler comme si rien n’était. Ici, cet homme pouvait entendre le battement de son cœur, pendant qu’elle lui demanda :
— Elle était comment ? Elle était comment quand vous la connaissez ? Parlez-moi d’elle.
Elle fixait les yeux au parquet.
Ému par la dureté qu’elle se forçait de se mettre dans les yeux et dans la voix afin d’endiguer des larmes, il l’invita gauchement à s’asseoir, à sa propre table, et il réfléchissait à la meilleure façon de peindre un portrait doux mais fidèle de son ex-femme à vingt ans.
— Ça fait longtemps maintenant, disait-il.
Elle laissait passer une vingtaine de secondes sans faire de réponse, presque sans respirer ou cligner les yeux.
— Oui, je sais, ça fait toute ma vie. Mais vous vous êtes mariés—ce n’est pas. . . négligeable. Je veux simplement mieux connaître ma mère. Je n’imaginais jamais que j’aurais la chance de vous parler. Ou enfin, si, je l’imaginais, mais—ce que je veux dire, c’est que vous savez des choses que moi, je ne pourrais jamais savoir sans vous. Excusez moi, je suis incohérente. . .
— Pas du tout, c’est à moi de vous demander pardon.
Frappé soudain de la justesse de cette phrase il n’osa pas continuer.
— Je vous pardonne, alors. Mettez-vous à l’aise.
Elle souriait pour la première fois, et continua :
— Je sais qu’elle n’était pas une sainte, et que vous ne vous quittiez pas amicalement. Ce n’est pas l’histoire de votre mariage qui m’intéresse autant que. . . qu’elle.
* * *
Pendant qu’elle l’écouta elle ne le regardait pas, mais tournait la tête vers la seule fenêtre dans la pièce, une sorte d’œil de bœuf placé haut dans le mur, qui filtrait une lumière bleuâtre à travers, d’un côté, une couche de poussière, et de l’autre un film gris fait des années de pluie. Des flocons de neige tombaient doucement, silencieusement, poussés légèrement par le vent. Agnès se trouvait agacée que parfois la neige, au lieu de tomber, montait d’en bas jusqu’en haut, pas comme il fallait.
Après un certain temps elle regardait sa montre, et voyant qu’il était déjà sept heures passés, s’inquiétait qu’on commençait à remarquer son absence du salon.
Avant qu’elle le quitta, elle disait :
— J’imagine que vous le savez déjà, mais votre fils est dans ma classe, à l’école. Il est bon élève.
— Mon fils Joseph ?
— Mais non, Xavier. Je ne savais pas qu’il avait un frère.
— Je ne savais pas que vous enseigniez, ou vous connaissiez mon fils. Comment saviez-vous que j’étais son père ?
— Mais je ne sais pas. . . je crois vous avoir vu venir le chercher à la fin de la journée. Et je connais un peu votre femme ; je l’ai vue en conférence il y a quelques mois.
— C’est surtout elle qui s’occupe de la scolarité des enfants. Je suis désolé. J’aurais dû vous reconnaître. . .
Ils parlaient tous les deux très doucement, étant épuisés. Elle continuait :
— Mais vous m’avez reconnue, non ? Quand j’ai ouvert la porte vous m’avez dit que vous étiez le premier mari de ma mère—et je pensais que vous saviez—que l’institutrice de votre fils était la fille de votre première femme.
— Et vous, vous le saviez déjà ?
— Non. J’étais un peu choquée, toute à l’heure. . . et je pensais, pourquoi il ne m’a rien dit, plus tôt ? Mais je vois. . . c’était une coïncidence. . .
— J’espère que ça ne vous gêne pas, que je suis venu.
Elle hésitait avant de répondre.
— Non.
* * *
— Que faisais-tu dans la salle à manger avec cet homme, « le père de ton élève » ?
Tous le monde était parti. Catherine posait la question pendant qu’elle essuyait des tasses à café au torchon. Agnès les rangeait dans le cabinet, et ne répondait pas.
— Qu’est-ce qu’il y a entre vous ? Ce n’est pas ton amant, j’espère, il pourrait être ton père.
— Il aurait pu être mon père. Et ton père aussi.
— Mais que dis-tu ?
Le fils de Catherine regardait la télé dans la pièce à côté—on entendait des explosions et des crissements de pneus. La voix de Matt Damon disait en anglais : « Get down. Get down ! »
— Il est le premier mari de Maman. Il s’appelle Richard Berthaud. J’ai aussi son fils dans ma classe à l’école. Petit monde, n’est-ce pas ? Regarde, j’ai les mains qui tremblent. . . Ne sois pas fâchée que je ne t’ai rien dit avant.
— Agnès. . . tu voulais toujours avoir des secrets.
— Ben, ce n’est plus un secret. Je te le dis.
— Tu l’as invité ?
— Mais bien sûr que non, je ne savais pas avant ce soir.
Agacée par le film d’action, Catherine disparaissait de la cuisine une seconde pour couper le son au télé. Son fils s’était endormi sur le canapé.
— On doit parler de la maison, ce qu’on va faire avec, reprenait-elle.
— Tu ne veux plus parler de lui ? De Richard Berthaud ?
— C’est toi qui ne me voulais rien dire.
— Ce n’est pas ça, Catherine. . . ne sois pas comme ça. Écoute. Ce qui est bizarre, c’est que quand il parlait d’elle, de Maman, je ne la reconnaissais pas. Cette femme qu’il décrivait, c’était quelqu’un d’autre, une inconnue. Nous ne la connaîtrons jamais.
— Je ne peux plus penser ce soir, Agnès, je suis trop fatiguée pour penser. Je me couche.
* * *
Agnès demeurait seule dans la cuisine quelques minutes, adossée au radiateur. Elle se souvenait de sa mère s’acharnant contre elle pour ne pas s’asseoir dessus, de peur qu’elle ne l’arrache du plancher—elle souriait maintenant de cette appréhension persistante et un peu absurde.
Richard avait dit que sa mère avait savouré des vacances aux villes balnéaires, en été, mais qu’est-ce qui est devenue cette femme ? Sa maman n’avait pas possédé de maillot de bain ; elle n’aimait pas l’eau, elle en avait même peur. Comme un chat. . .
Le ronflement de son neveu la sortait de sa rêverie. Catherine avait raison—il était trop tard cette nuit pour penser.