Anne attendait ses invités dans le jardin.
Elle regardait autour d’elle et se sentait provisoirement contente. C’était un jardin abondant, réussi. Coupé de l’extérieur par de hauts murs de brique, qui étaient eux-mêmes à moitié cachés par un périmètre de grands chênes et d’ormes, il abritait une impressionnante diversité florale.
Anne, qui admirait peu ses parents, concédait qu’ils avaient de bon goût où il s’agissait des plantes. Elle avait un faible pour un petit carré de myosotis juste en face d’elle qui étaient, cet après-midi-là, au comble de leur splendeur. Plairaient-ils aux invités ?
Elle avait préparé des biscuits un peu étranges, qui attendaient comme elle, sur une petite table de fer forgé à son coude. La recette voulait trop de beurre, elle songeait maintenant—ils étaient plats et bruns vers les bords, blancs, mous et crevassés au milieu. Il était trop tard pour recommencer et en faire de plus jolis.
Peu à peu la beauté, la quiétude du jardin commençaient à l’agacer. Elle se sentait ridiculisée par l’efficacité des chênes qui laissaient passer quelques brillants rayons de soleil ici et là sur les carreaux (comme pour faire rappeler la chaleur insupportable qui remplirait le jardin s’ils n’exécutaient pas aussi bien leur boulot) et par le moineau qui piquetait insouciamment des miettes de ses biscuits étranges qui traînaient sur la table de fer forgé.
Quand arriveraient-ils, ses invités ? Il y en avait cinq, des camarades de lycée, à qui elle avait proposé de la rejoindre pendant quelques heures cet après-midi, pour une petite célébration de la fin de l’été, car ils étaient au seuil de la rentrée. Il y a avait Lydia, une grande fille rousse qu’Anne, comme tout le monde, trouvait très gentille (mais quelque peu laide), et son petit ami Robert, un garçon timide et effacé, qui parlait, quand il parlait, avec un fort accent marseillais. Il y avait ensuite les jumelles Adèle et Odette, deux jeunes filles gracieuses qui étaient la courtoisie même avec les autres, mais qui se détestaient, et se jetaient des insultes effrayantes quand elles étaient ensemble (c’est-à-dire tout le temps). Et finalement il y avait Hélène, une petite fillette pâle et mince, aux traits fins et aux cheveux très bouclés et très très noirs, qui souriait peu mais qui avait, à ce qu’Anne pouvait constater, beaucoup d’admirateurs parmi ses camarades des deux sexes
À vrai dire, elle les connaissaient tous à peine. Elle ne leur avait jamais rendu visites chez eux, et en fait elle ne leur avait jamais adressé la parole hors de l’école. Il y a quelques semaines elle a vu Lydia, en compagnie d’une autre fille de leur classe, au supermarché. Elles s’étaient souri, mais Anne n’avait pas osé entamer de conversation car Lydia et l’autre fille menaient déjà une vive discussion qui semblait tourner autour des tomates.
Adèle et Odette avaient été dans son cours de maths l’année dernière, et de temps en temps Anne avait déjeuné avec elles ; le plus souvent elles profitaient de l’occasion pour exprimer leur aversion aux maths. Une fois elles avaient parlé du nouveau chien, une caniche, que les parents des jumelles avaient consenti à acheter, qui était d’après elles le chien le plus mignon et le plus enjoué du monde. Adèle a suggéré qu’Anne devrait venir chez elles pour faire sa connaissance, suggestion à laquelle Anne a rougi de bonheur, et elle a promis de venir. Mais en fin de compte, pendant le weekend proposé, Anne a dû voyager avec sa famille chez ses grands-parents maternels, en Suisse.
Quant à Robert et Hélène, Anne ne les avait jamais adressé la parole ni à l’un ni à l’autre, même à l’école. Mais elle avait l’impression que la fête serait plus gaie avec au moins un garçon et avec quelqu’un de populaire et de joli, comme Hélène. Elle évitait de penser à la possibilité qu’ils ne viendraient pas. Ils devaient venir. Ils arriveraient tous dans quelques instants.
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Quelqu’un sonna à la porte. La mère d’Anne accueillit dans le foyer une jeune fille très pale, aux cheveux noirs et désordonnés, qui avait aux lèvres une expression à moitié polie, à moitié bileuse.
« Je suis pas la première, j’espère ? dit la fille, d’une main déboutonnant son court veston, de l’autre essayant d’apprivoiser ses boucles abondantes.
- Mais si, dit la mère d’Anne, interloquée momentanément par la voix extraordinairement basse de la fille, qui ne pouvait peser cinquante kilos.
- Ah, je la craignait. »
Quelle garce, pensait la mère d’Anne.
Après avoir introduit la jolie Hélène dans le jardin où elle rejoignit sa fille sous les chênes, la mère d’Anne monta au premier étage de la maison. Elle hésita une minute auprès d’une fenêtre d’où elle pouvait épier les deux jeunes filles, et finit par y placer sa chaise pour les observer discrètement, tout en attendant un deuxième coup de sonnette annonçant l’arrivée du prochain invité.
Vues d’en haut, sans son, les deux filles apparaissaient frêles, presque sans substance. Assises côte à côte sur le petit banc, elles avaient laissé un peu trop d’espace entre elles, par pudeur, ce qui amplifiait l’effet de fragilité. Elles regardaient par terre, ou dans le vague. Hélène avait jeté un regard péremptoire sur l’ensemble du jardin, mais de toute évidence il ne piquait pas son intérêt. Après un certain temps elles commencèrent à grignoter des biscuits, avec un enthousiasme augmenté par l’atmosphère tendue.
Il était clair qu’elles n’avaient rien à se dire. Sa fille était lamentablement timide, vulnérable, songeait la mère, surtout à côté de l’autre qui était dure comme une pierre, comme le fer forgé de la table sur laquelle elle reposait son coude. C’était ma faute à moi, pensait la mère, mais après tout Anne avait quinze ans, ce qui n’était la faute de personne.
Brusquement Hélène se leva, se dirigea vers la porte de la maison. Anne ne l’accompagna pas, mais la regardait s’éloigner, la bouche béante. Même d’en haut la mère pouvait apercevoir que sa fille avait des larmes aux yeux.
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L’unique invitée qui est venue partie, Anne se cloîtrait dans sa chambre, d’où sortait d’abord des sanglots, puis aucun son. Il n’était pas question que sa mère essaie de la réconforter ; elle n’aurait pas acceptait qu’on la force de regarder en face son échec.
« C’était comment, la fête de la petite ? demandait le père d’Anne à sa femme, lorsqu’ils dînaient, seuls, pendant qu’Anne faisait on savait pas quoi dans sa chambre.
- Comme tu peux bien imaginer, répondait la mère, n’ayant pas envie d’élaborer.
- Ben, il faisait beau du moins. . .
- Du pain ?
- Oui, merci.
- C’est bon, ce pain, c’est de chez Morel. Je n’y vais pas assez. Ses croissants sont surfaits, mais les baguettes, pas mal du tout. »
Ils continuaient à manger en silence, puis ils rangeaient la vaisselle, et pas longtemps après ils se couchaient. Du lit ils écoutaient les grillons, qui chantaient dans le jardin.